Derrière les portes des entreprises, dans les bureaux feutrés comme dans les espaces informels de travail, une réalité persiste : le harcèlement sexuel constitue un obstacle majeur à l’accès et au maintien des femmes dans l’emploi en République démocratique du Congo.
Selon une étude réalisée à Kinshasa par le ministère de la santé, plus de 64 % des femmes interrogées déclarent avoir déjà été victimes de harcèlement sexuel en milieu professionnel. Un chiffre alarmant qui met en lumière un phénomène souvent minimisé, mais aux conséquences profondes sur les trajectoires professionnelles féminines. L’enquête révèle que la plupart des travailleurs ont des relations sexuelles à risque. Plus de 30% des enquêtées indiquent avoir eu entre deux et quatre partenaires sexuels sur le lieu de travail.
Une violence qui conditionne l’accès à l’emploi
Dans de nombreux cas, le harcèlement sexuel prend la forme de chantage : obtenir un emploi, conserver son poste ou espérer une promotion devient conditionné à des faveurs sexuelles. Ce mécanisme, connu sous le nom de « quid pro quo », enferme les femmes dans un dilemme entre dignité et survie économique.
Plusieurs études et rapports soulignent que certaines femmes renoncent à des opportunités professionnelles par peur d’être exposées à ces pratiques, ou quittent leur emploi pour échapper à leurs agresseurs. D’autres encore choisissent le silence, redoutant des représailles ou la perte de leur travail.
Témoignages : des parcours brisés ou ralentis
“J’ai refusé, j’ai perdu le poste” — Grâce (nom d’emprunt), 27 ans
« Lors d’un entretien pour un poste administratif, le responsable m’a clairement fait comprendre que ma réussite dépendait de ma ‘disponibilité’. J’ai refusé. Le lendemain, on m’a dit que le poste était déjà pourvu. » J’ai essayé de me renseigner vu que j’avais le profil idéal pour ce poste. Difficile d’y croire mais c’est une réalité que j’ai vécue.
Diplômée en sciences fiscale, Grâce enchaîne depuis des petits boulots précaires. Elle estime que ce refus lui a coûté une véritable carrière.
“J’ai été rétrogradé pour avoir refusé ses avances” — Mireille, 46 ans

« Mon supérieur me convoquait souvent après les heures de travail. Au début, c’était des compliments, parce que mon rendement était meilleur, j’ai débuté ma carrière trop jeunes en tant que fonctionnaire de l’Etat, j’ai gravi des échelon par méritocratie sans nuire à personne, mon travail était connu de mes supérieurs directes, après des années de prestation mon chef devrait aller en retraite comme prévoit la loi dans des administration publique et j’étais celle qui l’avais proposer pour le poste de directeur mais malheureusement , le nouveau patron de notre secrétariat avait mal digéré qu’une femme occupe le poste de directeur en matière de finance. Il m’a harcelé jusqu’à me faire rétrograder pour que je sois humiliée. Je continue toujours à prester bien que je me sente plus dans mon assiette.
Severine : 44 ans

J’ai été victime pendant quelques années par mon supérieur hiérarchique (pas direct, responsable de projet). Marié et père de plusieurs enfants, qui a envoyé sa petite famille vivre à l’étranger pour mieux commettre ses forfaits. Dès le premier jour qu’il m’a vu lors d’un debriefing après mission dans son bureau, il m’a remis sa carte de visite et me demandant de l’appeler quand j’en aurais envie. Juste pour faire croire qu’il reste accessible pour répondre à n’importe quelle préoccupation et urgence de travail. Les jours qui ont suivi, il m’appelait chaque soir après une journée de travail, il devenait de plus en plus attentionné vis-à-vis de ma personne. « Au départ, je prenais ça comme des encouragements vus que j’étais la seule femme qui était sur terrain. A un certain moment, tout àbasculer, des compliments qui ne cadre pas avec le travail, des appels en dehors des heures et des invitations qui n’a rien avoir avec le travail. Je ne prenais plusses appels, ni répondais à ces messages en dehors des heures de travail. Il devenait de plus en plus furieux ». Et comme chaque fois je rejetais ses demandes, c’est le travail fourni par mon équipe qui était remis en cause. Ilréagissait toujours négativement à mes requêtes. Pour que les demandes de mon équipe soient validées, il fallait attendre longtemps, et pour cela, il était difficile de respecter les échéances. Raison de plus pour se faire reprocher en pleine réunion. « J’ai fini par comprendre que c’était à cause de mon refus de le satisfaire sexuellement ». J’en ai discuté avec ma cheffe directe sur ce sujet et à la chargée des Ressources humaines car avec les 2 nous partagions le même logement, malheureusement personne ne pouvait faire quelque chose pour moi.Tout le monde avait peur de perdre son travail vu qu’il n’avait pas un système de dénonciation établi qui requiert l’anonymat. Pour mieux me salir, j’ai été accusé de vol d’un laptop que j’utilisais, tout ça pour m’humilier davantage. A ce jour, je suis au chômage, je ne cesse de postuler espérant de trouver un travail ou il y’aura pas d’harcèlement.
“On nous fait comprendre que c’est normal” — Sarah, stagiaire, 22 ans
« Pendant mon stage, certaines collègues m’ont conseillé de ‘faire attention’ et de ne pas contrarier le chef. Elles disaient que c’était comme ça pour toutes. »
Pour Sarah, cette banalisation du harcèlement contribue à perpétuer le système.
L’avis du ministère du Travail à Kinshasa
Un agent du ministère du Travail, ayant requis l’anonymat, reconnaît l’ampleur du phénomène
« Le harcèlement sexuel en milieu professionnel est une réalité préoccupante en RDC. Il constitue une violation grave des droits des travailleurs, mais aussi un frein à l’égalité des chances. Beaucoup de cas ne sont pas dénoncés par peur de représailles ou par manque de confiance dans les mécanismes de plainte. »
Selon lui, le défi reste double : renforcer le cadre légal et surtout garantir son application effective.
Avis d’une OSC

Pour Maitre Liévin Kibungula, Coordonnateur National du Collectif des Avocats de la Ligue de la Zone Afrique pour la Défense des Droits des Enfants et Élèves (LIZADEEL) les femmes sont toujours harcelées dans les milieux professionnels en RDC mais il n’y a pas des sanctions proportionnelles aux hauteurs surtout ceux qui occupent des hautes fonctions. En tant qu’OSC nous dénonçons, accompagnons les victimes, réinsérons les victimes et nous les accompagnons en justice. Sur les 100% des femmes qui travaillent, 70 % sont harcelées par leurs chefs hiérarchiques. En RDC, les droits de la femme est respecté selon les textes mais pas en pratiques. Pour mettre fin à cette pratique : il faut une répression proportionnelle aux bourreaux ; il faut de textes spécifiques qui protègent les victimes;
« il faut une sensibilisation des femmes sur la question ; il faut des formations aux femmes qui travaillent sur la question. Et ce qui empêche est que, la majorité des femmes ne dénoncent jamais, la pauvreté de femmes, manque d’information sur la question, pas de sanction proportionnelle, manque des textes spécifiques ».
Point de vue de la présidente du tribunal de grande instance, tribunal de travail de Kinshasa /Gombe
Pour la juge Lillie Muswamba Kalamba, le harcèlement au travail désigne des agissements répétés qui ont pour effet : de dégrader les conditions de travail ; de porter atteinte à la dignité du travailleur, de créer un climat intimidant, hostile ou humiliant. Il peut être : Moral : (pressions, humiliations, menaces) et sexuel : (propos, gestes ou avances à caractère sexuel). Selon le code pénal congolais ; le harcèlement est encadré par le code de travail congolais ; la loi n°06/018 du 20 juillet 2006 sur les violences sexuelles ; et le code de travail protège la dignité du travailleur et le droit à un environnement sain, et considère le harcèlement comme une faute grave. « La victime peut quitter son emploie et porter plainte ; la loi congolaise prévoit des peines sévères ; prison de 1 à 12 ans selon le cas et une amande à payer à l’Etat. Dans certains cas, la peine peut être plus lourde si la victime est vulnérable ou si les faits sont graves ». Mais il y a une procédure a-t-elle signifié : « Le signalement interne (informer l’employeur ou le supérieur), Inspection du travail : porter plainte auprès de l’inspecteur du travail, Justice : saisir le tribunal du travail du travail ou porter plainte au pénal (surtout pour le harcèlement sexuel),Protection des victimes : la constitution de 2006 protège contre toutes formes de violences ; l’Etat doit garantir la dignité et la sécurité des personnes, surtout les femmes, Droits du travailleur : la victime peut : refuser des actes illégaux, demander réparation, être protégée contre les représailles. »

« En effet, le harcèlement viole d’abord le droit à la dignité humaine, car toute personne a droit au respect de son intégrité morale et physique a- t-elle souligné. Il porte également atteinte au droit au travail, dans la mesure où les victimes évoluent dans un environnement hostile qui compromet leur performance et leur bien-être ». Enfin, il viole la sécurité, puisque les victimes peuvent se sentir menacées, intimidées ou en danger dans leur lieu de travail. De ce fait, ces violations sont encadrées par plusieurs textes juridiques. La constitution de la République Démocratique du Congo garantit la dignité humaines et interdit tout traitement dégradant ou humiliant. De plus, le code du travail congolais impose à l’employeur de garantir des conditions de travail respectueuses et sécurisées. Ainsi, tout acte de harcèlement constitue une violation de ces dispositions légales et peut entrainer des sanctions. En droit congolais, le harcèlement en milieu professionnel est interdit notamment par l’Arrêté ministériel n°12/CAB.MIN/TP/114/2005 (articles 2 et 4), considéré comme une faute lourde dans le code du travail, et sanctionné pénalement par l’article 174 du code pénal et les fautes graves sont encadrées par les articles 72, 73, et 74 du code de travail. Selon les cas recensés, a-t-elle ajouté les victimes de harcèlement sont plus souvent des femmes en situation de vulnérabilités, notamment les nouvelles recrues et les stagiaires. Ces catégories sont particulièrement exposées en raison de leur manque d’expérience, de leur position hiérarchique inférieure ou leur besoin de conserver leur emploi. Toutes les femmes ayant plus d’ancienneté peuvent également être concernées, bien que dans une moindre mesure.
Une limite qui bloque l’accès des femmes aux postes de responsabilités
Le harcèlement sexuel ne se limite pas à des abus individuels : il participe à un système d’exclusion. Certaines études indiquent que près de 18 % des femmes considèrent le harcèlement sexuel comme un frein à leur évolution professionnelle. Au-delà des carrières individuelles, c’est toute la participation économique des femmes qui est affectée. À l’échelle mondiale, des milliards de femmes ne bénéficient toujours pas d’un accès équitable à l’emploi, une situation aggravée dans des contextes où les protections sont faibles.
Briser le silence pour changer le système
Face à cette réalité, des voix s’élèvent progressivement. Organisations de la société civile, médias et activistes appellent à : « Renforcer les mécanismes de dénonciation ; Protéger les victimes ; Sensibiliser les employeurs et les travailleurs ; Sanctionner systématiquement les auteurs.

En interrogeant une actrice de changement, madame Norah Caroline Pindi, Présidente de l’ASBL Mille et Un Espoir, a signifié que la plupart des femmes ont subi des harcèlements sexuels en milieu de leur travail, mais elles n’ont pas voulu que nous entamions des procédures ou faire des plaidoyers par peur de perdre leurs travails. Par année nous pouvons atteindre de la dizaine des cas qui sont pour la plupart des stagiaires, les protocoles surtout les hôtesses, rare des femmes cadres qui la plupart évoluent dans des entreprises privées, qui malheureusement craignent le pouvoir de leur bourreau.
Maître Liévin Kibungula, Coordonnateur National du Collectif des Avocats de la Ligue de la Zone Afrique pour la Défense des Droits des Enfants et Élèves (LIZADEEL) a ajouté que les victimes peuvent se présenter dans des cours et tribunaux, également la police, le parquet qui attendent tous les cas de violence sexuels ou harcèlement. Au-delà des institutions, il y a des organisations de la société civile, tel que la LIZADEEL et d’autres organisations qui sont là pour recevoir les plaintes des victimes mais malheureusement les dénonciations en milieu de travail, nous n’en recevons presque pas. La difficulté que nous rencontrons est que les victimes s’arrêtent à raconter sans vouloir porter plainte conclu Maître Liévin
Mais pour de nombreuses femmes, le combat commence encore par un acte difficile : oser parler. Il sied de rappeler que le harcèlement sexuel en milieu de travail en RDC ne relève pas d’un simple problème individuel : il constitue un véritable frein structurel à l’accès à l’emploi des femmes. Tant que la peur, le silence et l’impunité domineront, l’égalité professionnelle restera un objectif lointain.
Christelle MPONGO De FAM avec JDH/JHR-RDC




